Les mystères du Requiem de Mozart

Il n’a pas été facile pour moi d’entreprendre la rédaction de cet article. Le Requiem de Mozart est une des oeuvres les plus connues du répertoire, avec son lot de mystères planant au-dessus d’elle qui resteront sans doute à jamais sans réponse.

Beaucoup d’entre vous pensent connaitre les circonstances de composition de cette oeuvre grâce au film de Milos Forman, Amadeus (sorti il y a exactement 30 ans). En réalité, qu’on l’apprécie ou non, ce film regorge d’incohérences et de faits tout droit sortis de l’imagination du réalisateur.

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Source photo : purefilmcreative.com

Un Requiem célébrant l’amour

L’amour de Dieu sûrement. Mais ce n’est pas celui-là qui a donné à Wolfgang Amadeus l’idée de composer son Requiem. D’ailleurs, ce n’était même pas sa propre initiative mais celle d’un comte, Franz de Walsegg, seulement âgé de 28 ans. Le 14 février 1791, sa jeune épouse Anna meurt à l’âge de 20 ans. Dès lors, le comte, profondément meutri, entreprit de célébrer sa mémoire à travers une oeuvre musicale. Un Requiem, messe des morts, fut une évidence pour lui car, en dehors de celle qu’il accordait à sa femme, il avait une autre passion : la musique. Il s’était bien essayé d’ailleurs à la composition en écrivant lui-même quelques morceaux.

C’est donc en toute discrétion qu’il fit envoyer un messager à Vienne chez Mozart et sa femme Constance pour demander qu’un Requiem soit composé, sans leur mentionner l’auteur de la commande. Grand bien lui en a pris. Le comte avait projeté, pour le premier anniversaire de la mort d’Anna, de diriger l’oeuvre le 14 février 1792 en affirmant qu’il en était l’auteur. Quel fou !

De leur côté, les Mozart, dont les finances s’amélioraient progressivement en cette année 1791*, avaient accepté la commande. Surtout qu’une des volontés du compositeur était vraisemblablement celle de prouver sa capacité à écrire une nouvelle oeuvre religieuse à la hauteur de son talent.

Vous comprenez maintenant que, contrairement à ce qu’a laissé croire le film Amadeus, Salieri (soit disant rival de Wolfgang) n’est en rien responsable de la création de cette messe des morts.

*L’année 1791 est très riche pour Mozart, il compose le Concerto pour clarinette en La Majeur,  une cantate, un lied et… la Flûte Enchantée. Il reçoit des propositions d’Angleterre, des Pays-Bas et de Hongrie. Sa carrière prend un nouvel élan.

Le Requiem de Mozart n’est pas de Mozart non plus

Un titre qui plaira sans nul doute à ses détracteurs, n’est-ce pas ?

Ce jugement hâtif est bien entendu injuste mais non sans fondement. Si vous vous documentez un peu sur le Requiem, vous lirez que celui-ci est aux deux tiers de Mozart et que le reste est de la main de ses élèves. Je ne rentrerai pas dans les détails de la composition car tantôt Mozart avait achevé la totalité d’un numéro, tantôt il n’en avait mentionné, au mieux, que les voix du choeur, la partie de 1er violon et la basse continue (et au pire, quasiment rien).

Ensemble Instrumental AMATI

Ce que l’on sait en revanche, c’est que Mozart est mort alors qu’il écrivait le Lacrimosa, les huit premières mesures précisément. On sait aussi que les prières qui suivaient, Domine Jesu et Hostias, étaient seulement élaborées. On attribue ainsi la suite, inexistante à l’état d’écriture, à ses élèves. L’intégralité du Sanctus, du Benedictus, de l’Agnus Dei et de la Communion manquait.

J’insiste bien sur le fait que les écrits manquaient. Franz Xaver Süßmayr, élève de Mozart, l’avait assisté durant toute la durée de la création. Il connaissait mieux que quiconque les volontés de son maitre. Certaines avaient été écrites sur des morceaux de papier, d’autres avaient très certainement été transmises à l’oral seulement.

Finalement, Süßmayr fut persuadé de terminer la grande oeuvre inachevée et il admet (…) que tandis que Mozart vivait encore, il avait souvent joué et chanté avec lui les morceaux qui avaient déjà été composés, notamment l’Introït, le Kyrie, le Dies Irae, le Domine Jesu et ainsi de suite et que [Mozart] discutait souvent de la composition de l’oeuvre et communiquait [à Süßmayr] le fonctionnement et les raisons de son orchestration.

Anton Herzog, employé du comte de Walsegg

Après la mort du compositeur, deux autres élèves avaient répondu favorablement aux faveurs de Constance Mozart qui souhaitait ardemment faire terminer le Requiem, le livrer à celui qui l’avait commandé et être payée : Joseph Eybler (qui aurait complété la plupart des voix de la Séquence) et Franz Jacob Freystädtler (pour l’orchestration du Kyrie). On en sait très peu sur ces deux protagonistes, tant sur la réalité de leur travail que sur les raisons pour lesquelles ils ne l’ont pas fini.

Ensemble Instrumental AMATIIl semblerait que ce soit par défaut que Constance se soit définitivement tournée vers Süßmayr (heureusement que le copier/coller existe parce qu’avec un nom pareil, j’y passerais la nuit…). A mon sens, il en avait la légitimité.

C’est par exemple en respectant les instructions qui lui avaient été transmises par Mozart qu’il aurait écrit le retour du début de l’oeuvre à la fin de la Communion.

Moi qui pensais que ce retour n’était présent que pour combler un manque laissé par Mozart… Eh bien non ! Le maitre lui-même en avait semble-t-il décidé ainsi (ceci est tout à fait plausible, vous comprendrez pourquoi en lisant la suite).

Mozart ou la mémoire sans fin

Très sincèrement, je me suis demandée si Wolfgang Amadeus aurait pu être autiste Asperger. Plusieurs faits, et ce tout au long de sa vie, ont montré à quel point le musicien était doté d’une mémoire absolument prodigieuse qu’il mettait continuellement au service de son art.

On parle assez peu de l’inspiration de Mozart pour son Requiem. J’entends toujours que ce Requiem est une oeuvre géniale, que Mozart était génial… Certes. Je le pense aussi (enfin maintenant, parce que je ne l’ai pas toujours pensé… jusqu’au jour où Mozart s’est offert à moi… (wouaaah !)).

Mais ! (Oui car il y a un « mais » dans cette histoire.) Vous allez découvrir que ce Requiem fait largement référence à un autre que Mozart avait écouté vers l’âge de 15 ans avec son père et qui, 20 ans plus tard, allait être maintes fois cité dans le sien alors qu’on raconte qu’il ne l’avait jamais réécouté depuis. Un génie je vous dis.

Il s’agit du Requiem en do mineur (MH 155) de Michael Haydn (frère de Joseph), autrement appelé Missa pro Defunctis, composé en 1771. Très admirateur des frères Haydn, Wolfgang a beaucoup étudié leurs compositions et s’en est inspiré à maintes reprises. Bien qu’ayant une différence d’âge de 24 ans, Mozart et Joseph s’étaient liés d’amitié et se vouaient l’un à l’autre une fidèle admiration.

Je vous le dis devant Dieu, en honnête homme, votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse, en personne ou de nom, il a du goût et en outre la plus grande science de la composition.

Joseph Haydn à Léopold Mozart

Ensemble Instrumental AMATIEnsemble Instrumental AMATI

J’ai été longtemps hors de moi à la nouvelle de la mort de Mozart et je ne pouvais croire que la Providence ait si vite rappelé dans l’autre monde un homme aussi irremplaçable.

Joseph Haydn

Voici comment Wolferl (diminutif de Wolfgang, souvent employé par son père) rend hommage aux Haydn, et plus précisément à Michael cette fois-ci, à travers plusieurs citations. Ecoutez, c’est frappant (aïe).

Introitus

L’entrée du choeur dans l’Introitus est similaire : accumulation des voix, de la plus grave à la plus aigüe, en-dessous desquelles les violons jouent des rythmes syncopés, et mise en musique identique sur les mots « et lux perpetua ».

Source : chaine de bartje11

(Oui je sais, c’est flou. Je vous voyais déjà prendre rendez-vous chez l’ophtalmo.)

Requiem / Introitus – Wolfgang Amadeus Mozart

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Passons maintenant à l’évidence même : la comparaison du Domine Jesu et du Hostias.

Domine Jesu

Tout d’abord le Domine Jesu, qui, dans les deux partitions, commence en sol mineur et se termine sur une tierce picarde. Héhé, j’adore remarquer les tierces picardes, grâce à elles tout s’éclaire. C’est un de mes effets d’écriture préférés. (Oui bon d’accord, mais c’est quoi une tierce picarde ? Gné ?) Une tierce picarde est un accord majeur qui termine un morceau mineur.
Concrètement, les deux morceaux finissent sur un accord majeur sol – si♮ – ré – sol (sol majeur) au lieu de finir naturellement sur un accord mineur sol – si♭ – ré – sol (sol mineur).
Parenthèse fermée.

Bien sûr, nous retrouvons dans les deux l’acclamation de Dieu sur Rex gloriae chantée forte par le choeur, une homorythmie sur de poenis inferni (des peines de l’enfer), d’abord entonnée par les sopranes auxquelles répond ensuite le reste du choeur, homorythmie que nous retrouvons quelques mesures plus loin sur de ore leonis (de la gueule du lion). Vient ensuite une fugue sur ne absorbeat eas tartarus, ne cadant in obscurum (que l’abime ne les engloutisse pas, que [les âmes] ne tombent pas dans les ténèbres), chute et ténèbres symbolisées par des rythmes rapides joués aux cordes (des triolets de triples chez Haydn, des doubles chez Mozart) qui se termine avec évidence dans le grave sur in obscurum (dans les ténèbres). Puis les solistes prennent la parole chez les deux compositeurs.

Remarquez le lien qui unit si étroitement les notes et les mots… et c’est constant chez Mozart. Je vous invite à relire à ce sujet mon précédent article, j’y publiais ma traduction du Requiem.

Et là… Fugues. Toutes les deux d’une ressemblance flagrante ! Voyez (enfin écoutez) par vous-même jusqu’à la fin (tierce picaaarde !).

Missa pro Defunctis (Domine Jesu) – Michael Haydn

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Requiem / Domine Jesu – Wolfgang Amadeus Mozart

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Hostias

Le Hostias, quant à lui, reprend la même construction que celui de Haydn : retour de la fugue Quam olim Abrahae promisisti après un assez court passage Andante au début du numéro.

Missa pro Defunctis (Hostias) – Michael Haydn

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Requiem / Hostias – Wolfgang Amadeus Mozart

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En écoutant cette oeuvre en entier, vous remarquerez que Michael Haydn termine son Requiem en faisant entendre de nouveau des extraits des numéros précédents, tout comme le fera Mozart.

(Oui, oui, vous êtes en droit de vous demander si Mozart était un copieur.)

Un tourbillon de références

Mais cette oeuvre de Michael Haydn n’est pas la seule référence. Disons que c’est la principale. Regardons maintenant un peu du côté de Georg Friedrich Haendel qui, pour le coup, n’est pas contemporain de Mozart.

Ensemble Instrumental AMATI

Introitus

Au début de l’Introitus (encore lui), on retrouve à la fois l’alternance de notes régulières et de silences joués par les cordes, et cette lente montée sur des notes tenues par les vents que Haendel écrit dans The Way of Zion do Mourn (HWV 264). A noter que cette oeuvre a également été composée pour un deuil, celui qui a suivi le décès en 1737 de la reine Caroline, épouse de George II roi d’Angleterre.

La ressemblance est saisissante.

The Way of Zion do Mourn (The Way of Zion do Mourn) – Georg Friedrich Haendel

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Requiem / Introitus – Wolfgang Amadeus Mozart

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Kyrie

Pour le Kyrie, Mozart semble avoir emprunté un thème du Messie de Haendel (1741, HWV 56). Cette partition lui est très familière puisqu’il l’a réorchestrée quelques années auparavant en lui ajoutant hautbois, flûtes, cors et trombones pour remplacer l’orgue et ainsi être au plus près des goûts de l’époque.
Cette citation du Messie devient le début du sujet de la fugue du Kyrie de Mozart (chanté Kyrie eleison). La deuxième, qui devient le contre-sujet (chanté Christe eleison) provient d’un thème de l’Hymne de Dettingen (1743, HWV 265) de… de… de… Haendel (bingo !).

Messie (And with his Stripes we are Healed) – Georg Friedrich Haendel

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Dettingen Anthem (We will rejoice in Thy salvation) – Georg Friedrich Haendel

Ecoutez les doubles croches, quoique… on entend ici aussi dans les trois premières notes d’appel le début de la fugue de Mozart car Haendel reprend dans son Hymne de Dettingen les premières notes susnommées de son Messie que Mozart utilise pour son Kyrie. La boucle est bouclée.
Ca va, vous suivez ? Bref, tout ça pour vous dire de plutôt tendre l’oreille vers les doubles croches.

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Requiem / Kyrie – Wolfgang Amadeus Mozart

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Tuba Mirum

Cette fois-ci, Mozart reprend un de ses propres thèmes. Les premières mesures du solo de trombone du Tuba Mirum avait déjà résonné dans le début du Panis Vivus (le pain vivant) des Litanies du Saint Sacrement (K 243) datant de 1776.

Litanies du Saint Sacrement (Panis Vivus) – Wolfgang Amadeus Mozart

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♪  Requiem / Tuba Mirum – Wolfgang Amadeus Mozart

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Comme vous aurez pu le constater par vous-même, Mozart, consciemment ou non, piocha presque exclusivement ses idées dans le répertoire de la musique sacrée.

Le Requiem de Mozart que vous venez d’écouter est extrait de la version interprétée par les Choeurs et l’Orchestre de l’Opéra d’Atlanta dirigés par William Fred Scott. C’est pour moi la meilleure interprétation qui puisse exister jusqu’à présent.

Les Requiem de Mozart

Il n’existe pas un seul Requiem de Mozart puisque celui-ci s’est vu arrangé quatre fois (le Requiem hein, pas Mozart) en plus de la version de Süßmayr dont j’ai parlé jusqu’à présent. Vous trouverez ici les ajouts et les omissions propres à chacune des versions.

A ma connaissance, Claudio Abbado a toujours dirigé « sa » version dans l’édition de Franz Beyer (extension de l’Hosanna), excepté le Sanctus joué dans la version de Robert Levin.

Mystères résolus ?

Cet article n’a pas la prétention de répondre à toutes les légendes qu’a suscitées cette oeuvre.

Il me semble que ce qui touche avant tout le public est la beauté inégalée de la partition. Son côté mystérieux fait d’elle une oeuvre exceptionnelle. Qu’a réellement écrit Mozart ? Composait-il en pensant à sa propre mort ? Nous ne le saurons sans doute jamais.

Ce qui est certain en revanche, c’est que Mozart, par son brio, lui a ajouté une extrême profondeur et une proximité avec le divin… ce qui ne pouvait en être autrement, lui qui était Amadeus, « aimé de Dieu ».

Sauf mention contraire, les images utilisées dans cet article sont à la base libres de droits mais j’ai passé du temps à les retoucher. MERCI donc de mentionner votre source (@leblogdamati.fr) si vous les utilisez.

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